MANIJEAN Cécile
65 ans

Sainte Anne

Retraitée depuis 2015, je me suis interrogée sur ce sujet assez peu exploré dans ses composantes antillaises, d’où mon vif désir de partager ces réflexions et de porter ma contribution aux débats citoyens de ce nouveau millénaire. Mais comment susciter l’empathie du lecteur, pour tenter de proposer un changement de regard sur l’existence des séniors d’aujourd’hui, en rupture avec les modèles précédents ? Alors que l’allongement de l’espérance de vie en bonne santé des retraités, ne cesse d’augmenter et engendre des bouleversements dans tous les domaines de la société. Mon envie impérieuse d’écrire, comme une pulsion, s’est alors concrétisée sous la forme d’un ouvrage contemporain et romanesque. Divers thèmes sont évoqués à travers les fragments de vie, les traits communs et les divergences, au cœur des périples des protagonistes.
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Mes passions

Rosalie Douceur devait mener des combats exténuants pour stopper ses rêves d’amour passionné, ce, depuis son adolescence, puis, durant ô combien d’années. Consentante, elle s’offrait à ces fantasmes tumultueux, comme transportée, avec une folle énergie. On aurait dit qu’elle était emportée dans une éblouissante cascade d’eau nichée dans un cadre idyllique, en pleine forêt, pendant un temps interminable. Ces nuits agitées l’épuisaient. Néanmoins, à l’approche de l’aube, vaincue par la fatigue, elle sombrait dans un profond sommeil. Enfin, après plusieurs décennies, survint une étape bénie, au cours de laquelle les déceptions et les échecs retentissants qui avaient ponctué son existence de femme s’étaient associés, afin d’ériger un rempart protégeant son cœur. Des murs infranchissables entouraient sa personne. Bien que tardive, cette évolution lui avait procuré un intense sentiment de liberté jubilatoire. Un nouveau positionnement s’était progressivement imposé dans sa vie intime, et de ce fait, il avait supprimé, d’un coup, les sources de souffrance. Attente, désir, frustration avaient disparu, telles de menaçantes branches malades ou abîmées que l’on aurait éliminées d’un arbre pour lui permettre d’aborder la nouvelle saison dans de meilleures conditions. À l’inverse, elle faisait preuve d’une extrême générosité en matière d’amitié. Ni mur ni rempart, des ponts ouverts à tous les cieux. Sa spontanéité et sa curiosité naturelles faisaient d’elle une personne réceptive et chaleureuse. Ce lundi -là, couchée sur le dos, les bras le long du corps, les yeux fermés, Rosalie gisait sur les draps blancs de cette chambre d’hôpital. Sa respiration semblait au ralenti. D’innombrables tuyaux en plastiques, de différentes dimensions la reliaient à un écran suspendu au-dessus du lit. Respirait-elle encore vraiment ? Les tracés interminables, perceptibles sur le moniteur haute définition installé à sa droite, sur l’étagère murale, continuaient leur chevauchée ininterrompue. Rosalie semblait plongée dans un sommeil atterrant. Pour un regard de néophyte, son pronostic fonctionnel semblait alarmant. C’est alors que l’infirmier de service avait intercepté Irina Lafé, lors de sa première visite. Comme d’habitude, dans ces cas-là, il tentait d’amorcer une conversation, en vue de recueillir des informations, se renseigner sur l’histoire du patient, ses hobbies, ses goûts, sa sensibilité, etc. — Bonjour, Madame. Debout à l’entrée de la chambre, les premiers boutons de sa blouse immaculée étaient ouverts et laissaient entrevoir un tee-shirt rouge. Un stylo et un bloc-notes en main, il semblait guetter les visiteurs. — Bonjour ! répondit enfin Irina, l’air accablé. Elle avait du mal à détourner son regard de son amie ainsi allongée, les mains inertes. Des larmes coulaient silencieusement sur son visage. Elle tentait de les sécher du dos de la main droite. Après un certain laps de temps, elle dirigea son regard vers le soignant. Il n’avait pas poursuivi son échange, respectueux de la détresse qui émanait de cette visiteuse. — Êtes-vous la fille de la malade ? s’enquit-il. Adossée au mur blanc astronaute, elle semblait prendre appui afin d’éviter une chute. — Non. — A-t-elle de la famille ? Des enfants ? — Son fils est hors du département. Je l’ai déjà prévenu. — Vous semblez si triste ! Quel est votre lien de parenté avec elle ? — Je… Je… ne suis qu’une collègue ! articula Irina. Je savais qu’elle était dans le coma. Cependant, j’éprouve un tel choc ! — C’est humain. Une personne dans le coma est toujours impressionnante. Cette étape de perte de conscience peut être très légère ou complète. La profondeur du coma demeure inquiétante. Le médecin qui l’a prise en charge en a déduit un coma entre 3 et 8 selon l’échelle de « Glasgow ». Le pronostic est lié à la profondeur du coma. En général, les médecins doivent recourir à d’autres examens pour se faire une idée de la gravité des lésions et donc du pronostic. Bien plus que les médicaments qu’elle a ingérés, ce sont les dégâts causés en tombant qui sont les plus inquiétants. — Quand va-t-elle se réveiller ? — Nul ne sait. La reprise de conscience passe par des paliers successifs qui conduiront ou non à la reprise complète de la conscience, suivant la gravité des lésions initiales. En principe, cette reprise de conscience évolue schématiquement en 4 phases : d’abord, la phase végétative, puis la phase d’état de conscience réactive, ensuite, la phase d’état de conscience relationnelle et enfin la reprise de conscience de soi. Tout en lui donnant les explications, il comptait sur ses doigts puis, poursuivi d’un ton apaisant. — À la sortie du coma, le sujet ouvre les yeux : c’est le moment de l’éveil, mais il correspond rarement à la reprise de la conscience, le plus souvent décalée par rapport à l’éveil. Les larmes d’Irina étaient intarissables. Elle reniflait sans honte ni retenue. Le mascara des yeux coulait en formant des sillons sur ses joues. Des traces de rouge à lèvres s’étiraient au niveau des tempes. En essayant d’arrêter ses larmes, elle avait tout mélangé, dans tous les sens. Les marques sur le visage lui faisaient ressembler à une poupée maquillée par un petit garçon de quatre ans. Sa vue était troublée. L’homme marqua une longue pause, puis, de sa voix chaude, il reprit la parole comme pour atténuer la pesanteur qui emplissait la pièce. Il lui fallait meubler ce silence. Il parlait lentement sur un ton empreint de bienveillance. Les cas de suicide chez les séniors sont de plus en plus nombreux. Selon l’ORSAG , le nombre de décès estimé en Guadeloupe était sous-évalué. Les décès par suicide ne donnaient pas toujours lieu à une autopsie. Particulièrement chez les personnes âgées. Les accidents, chutes, erreurs de prise médicamenteuse représentaient quelquefois des méthodes passives pour masquer un suicide. Des condamnations religieuses, des préoccupations liées aux assurances ou un besoin de ménager la douleur des proches expliqueraient cette sous-évaluation. Mais, le personnel soignant identifiait ces cas de détresse. Une forme de tabou entourait ces malheurs. Pourtant si nous voulons développer une plus grande prise de conscience de l’augmentation des tentatives de suicide chez les séniors, il est indispensable de lever le voile, pour communiquer sur ce thème. Dans ce genre de situation, les intoxications médicamenteuses volontaires concernent majoritairement les femmes et les jeunes. Néanmoins, cette catégorie des séniors devrait retenir notre attention. Des souffrances psychologiques et physiques intenses pouvaient pousser à ces extrémités ; elles étaient exacerbées par l’isolement et son corollaire la déshumanisation galopante. Ces tourments insoutenables devraient interpeller, dans cette Guadeloupe qui serait dans les dix prochaines années, le département avec le plus fort taux de personnes âgées. Même si le nombre de suicides – 10 pour 100 000 habitants _ était inférieur à la moyenne nationale. Selon l’Institut National de la Statistique en 2008, les chiffres avancés étaient réellement alarmants. — Mon Dieu ! Vraiment ! Je n’avais jamais entendu parler de ces tentatives de suicide. Est-ce un sujet tabou ? — Tout porte à le croire. Acquiesça-t-il. — Est-ce une situation spécifique à la Guadeloupe ? — Absolument pas. Dans l’hexagone, on annonce 15 suicides pour 100 000 habitants. Le même constat est observé dans l’évolution de ce phénomène dans les régions d’outre-mer. En Martinique : 12 pour 100 000 habitants. Pour la Réunion : 11 ou 13 pour 100 000 habitants (selon les sources). La Nouvelle-Calédonie : 11 pour 100 000 habitants. S’agissant de la Guyane : on compte 8 pour 100 000 habitants. Mais ce ne sont là que des approximations. Une tentative de suicide constitue toujours un appel désespéré adressé à l’entourage. Une chape de plomb semblait stationner au-dessus d’Irina semblable à ces sombres nuages qui s’amoncellent avant l’arrivée des cyclones. — Prenez place, lui proposa l’infirmier au bout d’un moment, en lui indiquant la chaise à proximité — Non. C’est insupportable pour moi de la voir ainsi. — Je vous comprends. — Mais pourquoi aurait-elle fait une tentative de suicide ? Je ne comprends pas. — Ce n’est jamais simple. Elle était probablement dépressive comme la plupart des personnes qui en arrivent là. — Rosalie dépressive ! On voit bien que vous ne la connaissez pas. C’est elle qui remontait le moral des autres collègues en galère. L’homme en blouse blanche sourit. Puis réitéra sa préconisation à la visiteuse. — Asseyez-vous donc ! lui reprit-il. Elle obtempéra en silence. — Il existe des étapes de vie au cours desquelles on est plus vulnérable. Et le départ à la retraite, croyez-moi pourrait provoquer une détresse très déstabilisante. Ajouta-t-il. — J’entends ce que vous dites. Néanmoins, moi qui étais très proche d’elle, je sais ce dont je parle. On se voyait quotidiennement, je peux vous dire qu’elle avait un moral du tonnerre. Une vraie force de vie. Pour moi, elle symbolisait l’optimisme. — L’apparence est quelquefois troublante. Ce pourrait être pour elle une façon de masquer ses souffrances. — Mais je vous assure, elle était contente de partir. Je vous parle d'une personne d’une grande spiritualité qui avait une vie intérieure très riche. Elle aimait la nature, les plantes, le jardinage. Ce n’était pas une femme ordinaire. Elle représente, pour moi, un vrai puits de savoirs et de connaissances. D’ailleurs, elle nourrissait de nombreux projets pour cette ultime étape. Non. Croyez-moi. Elle ne correspond pas du tout à la description que vous en faites. — C’est toujours difficile pour les proches de ces patientes. Les premières réactions sont régulièrement l’étonnement, la stupeur. Avait-elle un compagnon ? — Non. Mais elle vivait très bien sa situation de femme seule, et ce depuis de très nombreuses années. — Ça, c’est votre perception. Le fait de vivre seule peut constituer un risque. Quand elle rentre chez elle seule dans sa maison, et qu’elle s’imagine les jours suivants, après la retraite, une angoisse liée à la peur de la solitude peut naître et grandir. L’isolement, la désocialisation, des inquiétudes liées aux relations avec ses collègues, la crainte de voir sa santé se dégrader peuvent favoriser des épisodes dépressifs. — Mais, puisque je vous le dis. Elle se réjouissait de ce départ. Elle le criait sur tous les toits. — Vous portez de l’eau à mon moulin. Elle cumulait sans doute des frustrations et des déceptions. Ce qui est logique pour cette étape de vie ! Certes, les jeunes sont très exposés à ces extrémités. Pour autant, les personnes âgées ne sont pas épargnées. Les statistiques de tentatives de suicide sont méconnues du grand public. À mon poste, je peux vous dire que ces cas sont de plus en plus fréquents. Et je ne parle même pas des personnes en maison de retraite. Les syndromes sont masqués, par exemple par un trouble neurologique comme la maladie d’Alzheimer. — La maladie d’Alzheimer ! Rosalie ! Mais, dites-moi quels sont les symptômes ? Lui demanda-t-elle. — Ce sont les mêmes que pour les autres catégories de personnes dépressives. Jeunes ou moins jeunes, les pathologies sont accompagnées d’une profonde tristesse, d’une perte d’intérêt pour tous les domaines de la vie, d’une fatigue intense. Le plus inquiétant c’est cette vision pessimiste de la vie que l’on observe souvent, ce sentiment de culpabilité, de dévalorisation, des troubles du sommeil, une perte ou augmentation de l’appétit, un ralentissement intellectuel, des problèmes sexuels, des douleurs... — Je ne reconnais aucun de ces points dans le comportement quotidien de mon amie — A-t-elle eu à vivre un deuil ? — Absolument pas. Que j’en sache ! Après un soupir, il prit une respiration et continua son exposé. — S’agissant des plus de 55 ans, la reconnaissance de ces symptômes est plus compliquée. Ils sont caractérisés par un ralentissement psychomoteur, des troubles de l’humeur, d’une forme d’irritabilité, d’une tristesse, d’une anxiété, de difficultés de concentration, d’insomnie, de fatigue, de perte d’appétit. Une soudaine impatience peut représenter un signal d’alarme. — Justement, elle personnifiait la patience dans l’écoute ! — Avait-elle des problèmes de santé ? — Pas spécialement. Elle ne se plaignait pas vraiment. Cependant, elle avait eu à évoquer des impacts négatifs des ondes électromagnétiques dans l’entreprise, ou du manque de lumière naturelle. Son bureau était situé dans un couloir donc éclairé par la lumière artificielle. Néanmoins, elle semblait en pleine forme. — Oui, elle semblait dites-vous ! — Elle soignait ses insomnies avec des rimeds razié . C’était une adepte de la médecine naturelle. Elle demeurait attentive à sa qualité de vie, à son équilibre alimentaire. Jamais elle n’aurait accepté des anxiolytiques, des médicaments. C’est incompréhensible. Mais comment peut-on traiter ces syndromes ? — Par de la psychothérapie, des antidépresseurs. D’autres alternatives existent : les sismothérapies (plus connues sous le nom d’électrochocs ou d’électro convulsivothérapie), ou la stimulation magnétique. Il fit une nouvelle pause, puis reprit. — La dépression est une vraie maladie, très sournoise. Des antécédents familiaux, des situations d’endettement peuvent provoquer des crises dépressives. Les séniors sont des sujets à un grand risque de dépression. — Mais… Mais… elle était à peine séniore, elle avait 62 ans. Là ! vous me parlez de personnes de 80 ans et plus. Rétorqua-t-elle ? — Oh non ! Le fait de partir à la retraite n’est pas un événement insignifiant. Cette rupture soudaine de ses habitudes peut la déstabiliser très sérieusement. C’est la raison pour laquelle, nous interrogeons la famille et les proches sur la vie passée du malade. Toutes les informations sont importantes pour favoriser le retour à la conscience, les objets familiers, livres, photos, etc. Irina était pensive. Elle fixait son amie allongée dans cette chambre aux murs blancs. De gros sanglots déferlèrent d’un coup. L’infirmier posa la main sur son bras droit en silence. Au bout d’un certain laps de temps, elle se calma. Renifla un bon coup. Elle semblait dépassée par tous ces événements. Elle refusait de penser que Rosalie pourrait être dépressive. Pour elle, c’était tout le contraire. C’était impossible. Comment se faisait-il qu’elle ne se soit pas rendu compte du drame que vivait son amie ? Elle s’en voulait tellement ! Il semblait deviner ses ressentis. — En général, les proches, la famille sont peu formés à déceler ces symptômes. Il ne sert à rien de vous culpabiliser à outrance. — Quand même ! Comment pourrais-je me le pardonner ? L’infirmier réfléchissait comment lui manifester son élan de sympathie. — Après son réveil, vos visites lui seront d’un grand secours. Lança-t-il. L’expression du visage d’Irina dépeignait celle d’une personne en pleine confusion. Au cours de leurs nombreux échanges, Rosalie n’évoquait jamais de vieux chagrins, des regrets ou même de l’amertume ! — Vous croyez ! — Absolument. Si vous voulez me communiquer vos coordonnées, je vous tiendrai informée de l’évolution de son état de santé. Je vous transmettrai des informations que vous pourrez consulter sur votre tablette. Le sac à main toujours coincé sous le bras droit, bousculant l’homme au passage, elle s’enfuit d’un coup de la chambre d’hôpital, telle une voleuse. Émilien demeura ahuri face à cette réaction. — Revenez la voir quand vous irez mieux ! Revenez. Il faut absolument que je vous parle. Je m’appelle Émilien. Émilien Mali. À cet instant précis, il savait qu’il la retrouverait. La jeune femme avait-elle entendu la demande de l’homme en blouse blanche ? Elle s’engouffra dans les escaliers de service et disparut. l'écriture, la lecture, les voyages, les rencontres, la communication

Profil littéraire

Roman contemporain

Mon métier

Retraitée d'un organisme social en tant que responsable du service de communication

Mes références

Stephen King, Maryse Condé, Catherine Pancol, Danielle Steel, Tatiana De Rosnay,

Mes projets de livre

L'air du temps, un roman épistolaire

Mes Livres

Contemporain
6.33/10

Le bel âge

Tout au long de cette histoire d’amour romanesque, les nouvelles problématiques que vivent les seniors en ce début de 21ème siècle sont mises en scène dans le quotidien des réalités aux Antilles. L’intrigue mystérieuse et passionnée, se con

232 pages
Contemporain
4.00/10

Le bel âge

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